Récemment récompensé d’un Alexandre d’argent au Festival de Thessalonique, La Fièvre monte subtilement dans la touffeur amazonienne.

Résumé : À Manaus, ville tentaculaire nichée au cœur de la jungle amazonienne, vit Justino, Amérindien, issu du peuple Desana. Embauché comme agent de sécurité dans le port industriel de la ville, il mène l’existence classique d’un employé. Il vit avec sa fille qui s’apprête à partir pour étudier la médecine ; son fils a déjà fondé un foyer ailleurs. Chaque jour, il prend le bus, travaille en uniforme, casque de chantier et gilet pare-balles – Brésil oblige. Un travail sans enjeu, qu’il décrit ainsi : « Je n’ai qu’à surveiller, je suis comme un chasseur sans proie ». Les vicissitudes quotidiennes, le mépris, parfois inconscient, affiché par certains à l’égard des Amérindiens (son collègue Everton, décomplexé, un médecin maladroit, une froide responsable des « ressources humaines »), Justino les laisse glisser. Il ne les ignore pas, mais leur oppose un visage à la fois doux et impassible. C’est son corps qui va parler le premier, laissant monter en lui une fièvre étrange et versatile. Est-ce la solitude à laquelle il doit se préparer ? Est-ce la vie ordonnée et pourtant souvent ubuesque que propose le système globalisé ? Ou est-ce la présence d’une bête féroce qui rôderait dans les parages, faisant même la une du journal télévisé ?

© Still Moving

Notre avis : Après avoir tourné deux documentaires en Amazonie, au cours desquels elle a rencontré des familles issues de peuples natifs de la région, Maya Da-Rin donne naissance à une fiction de toute évidence, nourrie de sa démarche documentariste. Son réalisme se déploie dans des détails fins : la jeune cinéaste brésilienne a d’ailleurs été aidée dans l’écriture par Regis Myrupu, acteur non professionnel, chamane, lui-même issu du peuple Desana. Celui-ci incarne si bien Justino qu’il a gagné le Prix d’interprétation masculine, cette année, à Locarno. Quant au film, il a été récompensé d’un prestigieux Alexandre d’argent au Festival International du Film de Thessalonique.

Comme la canopée un jour d’orage, le film vibre, luit. Dès le plan inaugural, son atmosphère sonore, dense et bruissante d’insectes, semble psalmodier, battre le pouls de quelque puissance inconnue, inquiétante aussi, presque mécanique. Le visage de Regis Myrupu, qui incarne Justino, saisit d’emblée ; l’homme est comme rentré en lui, concentré. Il affiche un mélange de vulnérabilité et de force ; la quiétude le dispute à la menace.

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Tout l’enjeu du film est là : comment montrer sans hurler la marche d’un monde malade ? Comment fait-on tenir dans les détails le cri d’une société souffrant d’elle-même ? Sans doute Maya Da-Rin a-t-elle fait un excellent choix en choisissant cette fièvre sobre, pas de celles qui terrassent, non, plutôt un mal sourd, comme l’est la lumière dans laquelle baigne le film : grise, opaque, moite.

C’est dans cette atmosphère de soleil noir, dans une Manaus elliptique concentrée en quelques lieux, qu’évoluent les personnages. Il y a ce poste de santé qui accueille des habitants, venus parfois de très loin. La première patiente qu’on y amène est une dame âgée, seule locutrice de sa langue, le Tukano ; ni infirmier ni médecin pour lui répondre dans sa langue ancestrale. Se profile l’idée de la perte, de la disparition, que La Fièvre va porter tout au long de la narration.

Dans le port industriel où travaille Justino, c’est l’homme qui disparaît. Écrasé par de lourds containers en suspension barrant le ciel, pris en étau entre les masses de tôle monochromes, il ne trouve pas sa place dans cet espace abstrait. On est heureux de le voir retrouver les siens. Quitter les barrissements des chariots élévateurs et des grues, retrouver une scène à taille humaine, une table, des voix douces, des visages bienveillants. À la lumière intime d’une tablée familiale se racontent les fables anciennes, comme planent les non-dits pudiques. Douloureux, ce départ de Vanessa, fille de Justino (excellente Rosa Peixoto), qui bientôt quittera la maison pour étudier la médecine conventionnelle à Brasilia, autre mégalopole. Autre disparition.

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La Fièvre monte, c’est une fièvre ondoyante, qui va et vient. Elle ressemble à la bête que décrivent les habitants du quartier, chimère ou jaguar, qui sait ? Quelque chose rôde, la menace gronde, elle se tapit dans les branchages bleu nuit, comme en un rêve fébrile. Cette bête offre à Maya Da-Rin l’occasion de composer de très belles scènes nocturnes et de ponctuer son film de moments d’urgence, dans lesquels l’intrigue se suspend.

L’autre bête de La Fièvre, c’est ce racisme latent, jaillissant au détour de n’importe quel propos, même le plus anodin. « Tu dois être indien, non ? Moi, c’est Everton » : à tout moment, le dérapage guette et il ne s’en excuse pas. Sans constituer le sujet majeur du film, ce récit des discriminations courantes infligées aux représentants des peuples premiers ajoute à son réalisme social ; le regard que l’on pose sur l’Amérindien comme si l’on se tournait vers un passé obsolète est un regard complice de la destruction des cultures. Qu’on ne s’y trompe cependant pas : le propos du film n’est pas de romanticiser l’existence des peuples traditionnels. Ce que dit le film, c’est aussi que parfois, les jeunes issus de ces peuples sont eux-mêmes les premiers à refuser l’hypothèse d’un « retour à la nature » ou à revendiquer de vivre dans une cellule familiale plus restreinte.

La jungle amazonienne, touffue, généreuse de ses caresses comme de ses griffes, peut-elle guérir Justino ? C’est ce que se demande le très beau La Fièvre, film délicat et mystérieux comme une ombre dans la forêt.


Une critique publiée sur À Voir – À Lire.com, visible ici.